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S’engager dans l’espace public à l’ère numérique
Écrit par Jeff Gagnon, Spécialiste en éducation aux médias, Réseau Éducation-Médias
Nous associons la consommation de médias plus souvent au domaine privé que public. Les émissions que nous regardons, la musique que nous écoutons, les jeux que nous jouons – ces décisions relèvent de nos goûts personnels. Le domaine privé fait irruption même dans les expériences médiatiques que l’on pourrait croire publiques. Pensez à l’élève qui tombe à l’improviste sur un enseignant au cinéma et à l’étrange sensation qui résulte de cette rencontre du moi privé et du moi public de cet élève. Ou encore, imaginez la réaction si votre voisine sur l’autobus, occupée à mettre à jour sa page Twitter, vous prend à lire délibérément l’écran de son téléphone intelligent. Que nous en soyons conscients ou non, la vie publique et la vie privée se définissent et s’influencent sans cesse l’une l’autre – nous savons qu’une chose est privée du fait qu’elle n’est pas publique et vice-versa. Cela est encore plus vrai depuis l’avènement des technologies numériques qui nous permettent d’amener avec nous dans le public les espaces privés virtuels. En outre, cette convergence de la vie privée, de l’espace public, de la consommation de médias et des nouvelles technologies influence notre façon de percevoir tant notre propre position que notre capacité d’action en tant que participant à la vie civique quotidienne. Pour explorer ces perceptions changeantes, nous pouvons examiner la distinction généralement acceptée entre « le public » (en tant qu’auditoire dans le domaine privé) et « l’espace public » (le domaine du citoyen libre).
Traditionnellement, on associe les consommateurs de médias au « public » (ou auditoire passif) – un mot qui a une portée spécifique. En général, le public est vu comme un récepteur passif de l’information – sa fonction est d’écouter ou de regarder. Bien qu’il arrive qu’un public cherche à donner une interprétation à l’information reçue, le public idéal est celui qui attire le moins possible l’attention. Considérez les restrictions physiques habituellement imposées au public : assis dans le noir ou derrière un écran, silencieux en raison de barrières physiques ou d’attentes socioculturelles liées à l’étiquette. Même lorsqu’on permet au public de boire ou de manger (ou lorsqu’on s’attend qu’il le fasse), cela se fait toujours suivant des paramètres rigoureusement définis. À l’occasion, on peut encourager le public à réagir – retenir son souffle ou rire à certains moments – mais ces réactions sont intégrées à la structure du média et répondent à des signaux oraux ou visuels. Gare au malheureux qui réagira de la mauvaise façon ou au mauvais moment ; il sera foudroyé par des regards désapprobateurs, lesquels sont malheureusement visibles même dans une salle de cinéma plongée dans le noir. Les codes traditionnels gouvernant la consommation de médias sont tels que l’expérience du membre du public récepteur du message se déroule dans un espace privé, mais cet espace est toujours influencé par des attentes et des contraintes sociales ou économiques. Même dans la solitude de son salon, le membre du public ne peut échapper à cette subordination : les rires en boîte des comédies de situation s’acquitteront admirablement bien de cette tâche, surpassant souvent les rires humains de l’auditoire (la bande de rires enregistrés « saisit » toujours la blague). Enfin, pour participer, le membre du public doit payer d’une façon ou d’une autre : il achètera un billet, un câble ou un abonnement à Internet ou échangera des renseignements personnels pour avoir accès à des services sur le Web.
Comparez maintenant la notion de « public » et celle de « société civile ». Si le public (l’auditoire) est généralement passif et subordonné à une structure, la société civile possède par définition la capacité d’agir dans l’espace public. Le sociologue Jürgen Habermas a développé la notion d’« espace public » défini comme étant le rassemblement de personnes privées pour discuter de questions liées à l’autorité, la gouvernance et l’échange de marchandises. Il est important pour les personnes qui œuvrent dans l’espace public de pouvoir occuper cet espace participatif sans les contraintes imposées dans la vie quotidienne, qu’elles soient de nature économique, sociale, éducative ou autre. Ce dernier critère met en lumière un défi inhérent à notre compréhension de l’espace public : en principe, n’importe qui peut pénétrer dans l’espace public pour participer. Cependant, en réalité, les contraintes que s’imposent elles-mêmes de nombreuses personnes peuvent les empêcher de s’engager socialement, et ce pour diverses raisons. Il revient aux personnes qui estiment que l’espace public est important de le promouvoir et de le maintenir en tant que forum d’opinion publique et de réflexion entièrement accessible, en éliminant les barrières qui existent pour que nous puissions tous collectivement choisir de participer. Si la participation en tant que personne privée est limitée par l’accès aux médias, la participation à l’espace public est censée être garantie du fait que tous les citoyens sont parties prenantes quand il s’agit du développement de l’État.
Les nouveaux médias tendent à brouiller la frontière entre « le public » (sphère privée) et « l’espace public » (sphère citoyenne). Les médias d’information font grand cas des sondages d’« opinion publique », mais oublient souvent de mentionner que dans l’espace public, une opinion ne saurait se résumer à un énoncé concis (parmi quatre choix possibles) – et ils nous rappellent rarement les faiblesses inhérentes aux sondages : les barrières linguistiques ou technologiques, les a priori relatifs à la possession de certains appareils et à l’accès à certains services, la supposition que tous les travailleurs occupent un emploi, de 9 à 5, et plusieurs autres facteurs passés sous silence tracent un portrait inexact de ce que pense « le public ». Évidemment, l’organisme qui effectue le sondage ne peut à lui seul pallier toutes ces difficultés – des difficultés qui remettent sérieusement en question la légitimité du terme « sondage d’opinion ». Cette année, alors que le pays comme le cyberespace vivaient à l’heure de campagnes électorales, nous avons eu maintes occasions de nous poser une question : sommes-nos des citoyens engagés dans un processus de prise de décision civique ou un public passif attendant la suite des choses et observant une drame qui déroule devant nos yeux ? L’utilisation massive des médias sociaux au cours de la récente élection est venue compliquer la question. Nous avons vu des rassemblements politiques tenus uniquement en ligne – une masse de personnes privées posant des gestes publics dans l’intimité de leur demeure. En même temps, la presse a beaucoup fait état du fait qu’un profil en ligne pouvait empêcher une personne d’avoir accès à une activité politique organisée dans le monde réel. À l’échelle mondiale, nous avons vu les mouvements populaires utiliser les réseaux sociaux pour lancer des actions politiques et sociales radicales. Les espaces publics virtuels ont rassemblé les parties prenantes sur tous les continents pour les encourager à refuser le rôle passif qu’on leur avait imposé.
Dans d’autres domaines, nous avons vu l’auditoire de certaines émissions de culture populaire devenir plus « engagé ». Les émissions de télé-vérité et les concours demandent à leurs auditoires de voter directement pour le gagnant. Les médias d’information en ligne encouragent les membres de leur auditoire à faire des commentaires et même à rédiger de courts textes d’opinion. Ces dernières années, on a assisté à l’émergence du journalisme citoyen et à mesure qu’ils ont accès aux technologies numériques et savent s’en servir, les citoyens créent leur propre contenu. Pour la première fois depuis le début de l’ère moderne, on s’attend généralement à ce que l’auditoire fasse part de ses commentaires.
Malgré l’apparente capacité de réaction de l’auditoire ou du public et les possibilités émancipatrices des nouveaux médias, la participation accrue du public n’est pas synonyme d’engagement du public. Contrairement à l’espace public, l’espace privé du public des médias demeure limité dans sa capacité d’agir par divers facteurs : les choix proposés sont prédéterminés, les médias sont toujours subordonnés aux caprices de l’autorité et sont profondément liés aux impératifs commerciaux. Si les nouveaux médias et les technologies numériques peuvent aider à soutenir les actions émancipatrices, ils peuvent tout aussi bien servir à confiner un public mal préparé au rôle de spectateur de l’histoire plutôt que d’en faire un agent de changement. L’information circule de plus en plus mais la connaissance n’est pas toujours au rendez-vous. Nous considérons tous les espaces numériques comme étant ouverts et publics, mais nous reconnaissons rarement le caractère commercial de ces espaces. De nos jours, la culture de l’information occulte souvent le fait que, si les médias font connaître l’opinion du public, souvent, ce sont eux qui créent cette même opinion ; par exemple, lorsqu’ils s’adressent à leur auditoire, les médias tiennent souvent pour acquis la convergence des opinions, présentant des idées comme si nous partagions tous le même point de vue idéologique.
Compte tenu de la prolifération des nouvelles technologies et de leur intégration à l’espace public et à la vie quotidienne, la littératie numérique est plus importante que jamais. Dans la culture de l’information, il faut maîtriser la littératie numérique et l’éducation aux médias – notre capacité d’utiliser, de comprendre divers médias et de s’en servir pour créer – afin d’être des acteurs dans l’espace public contemporain et non un auditoire passif. Comme l’ont démontré les événements récents, les médias numériques ne sauraient à eux seuls menacer ou promouvoir l’engagement civique et la capacité d’action : leur potentiel est immense mais ce ne sont que des outils et comme tous les outils, il faut les maîtriser afin de les utiliser efficacement. Ce seront les citoyens formés en littératie numérique qui possèderont les compétences et les connaissances nécessaires pour participer pleinement dans l’espace public, c’est-à-dire pour naviguer sur l’immense océan d’information, pour remettre en question les affirmations douteuses, pour voir au-delà des prémisses idéologiques et des impératifs commerciaux. Ce sont ces citoyens qui reconnaîtront l’importance d’une culture numérique accessible et démocratique et qui se serviront des médias numériques pour façonner des espaces afin de promouvoir un engagement public authentique.
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