 |
|
 |
Archives des articles - 2010
Les petites princesses et les stéréotypes dans les contes de fée
Écrit par Matthew Johnson, Directeur de l’éducation, Réseau Éducation-Médias
C’est une question que se posent la plupart des parents de petites filles : « Est-elle dans sa phase princesse ? ». Cette perspective ne contrarie pas tous les parents : plusieurs achètent avec plaisir robes, jouets et accessoires princesse, des chaussures aux sacs à main, tout en rose. D’autres, par contre, sont au désespoir à cause des puissants stéréotypes féminins véhiculés et chaque nouvel article princesse peut être une source de conflit.
Disney est en bonne partie à l’origine de cette culture princesse et en 2009, la société a étendu son influence en présentant la première princesse afro-américaine, Tiana, dans le film d’animation La princesse et la grenouille. Les princesses sont une très bonne affaire pour Disney. En 2000, la société a commencé à distribuer commercialement les produits dérivés liés à ses personnages pouvant être considérés comme des princesses et ces produits sont devenus l’une des sources de recettes les plus importantes de la société. Andy Mooney, qui est à l’origine de la gamme de produits princesse, a déclaré au New York Times qu’il avait eu l’idée en voyant les petites filles s’habiller en princesse (encore aucun lien avec Disney) pour assister aux spectacles de Disney sur glace. Depuis, ces produits dérivés ont envahi presque tous les aspects imaginables de la vie des enfants, de la literie aux pansements adhésifs en passant par le baume pour les lèvres.
Pas étonnant que le marketing de la princesse Tiana ait débuté bien avant la première du film en décembre ; plus de 45 000 poupées évoquant le personnage avaient déjà été vendues à la mi-novembre tandis que les actrices personnifiant la princesse jouaient déjà dans le « Showboat Jubilee de Tiana » à Disneyland et Disney World.
Il semble bien que la création de la princesse Tiana ait eu pour but de développer un marché encore vierge visant les filles afro-américaines. La liste officielle des princesses Disney comprend, outre Blanche-Neige, princesse de naissance et Cendrillon devenue princesse par alliance, deux personnages qui n’ont aucun lien avec la royauté, Mulan et Pocahontas, qui sont respectivement chinoise et autochtone. Mais ces deux dernières figurent rarement sur les produits – moins peut-être en raison de leur origine ethnique que parce qu’elles ne correspondent pas à « l’esthétique princesse » ; en effet, Pocahontas porte des vêtements indiens assez réalistes (bien que plutôt révélateurs), tandis que Mulan rejette activement les tenues féminines pour se déguiser en soldat. Mais Tiana est soigneusement conçue à l’image d’une princesse avec sa silhouette de rêve, ses nombreuses robes éblouissantes et même un diadème. Bien entendu, pendant une bonne partie du film, elle apparaît sous la forme d’une grenouille mais ce n’est pas l’image que l’on verra partout sur les boîtes à lunch.
Mais tout cela est-il nécessairement mauvais ? Après tout, les princesses – qu’elles soient de sang royal dès le début de l’histoire ou qu’elles accèdent à la royauté par alliance à la fin du récit – figurent dans les contes de fée depuis des centaines d’années ; les personnages de Cendrillon et de Blanche-Neige sont nés bien avant que Disney ne s’y intéresse. Il est facile de comprendre l’attrait qu’exercent les princesses sur les filles et de faire le parallèle avec les garçons : les princesses ont par magie accès à la richesse et aux privilèges ; les garçons eux, rêvent de devenir des demi-dieux ou des héros tel cet orphelin lancé à la naissance vers une planète distante. Là où les versions masculines et féminines divergent, c’est que les garçons imaginent qu’ils vont acquérir des pouvoirs et des habiletés tandis que les princesses automatiquement richesse, beauté et amour. Pas étonnant que plusieurs parents s’inquiètent des rôles sociaux enseignés ainsi à leurs filles.
Les nombreux articles sur ce phénomène constatent tous la même chose, soit que les petites filles refusent toute critique ou modification de leurs princesses. Dans un article du Los Angeles Times, Rosa Brooks dit n’avoir pas réussi à convaincre ses filles que les princesses risquent davantage de se retrouver sous la guillotine que de faire un mariage de rêve ; et Tracee Sioux, qui rédige un blogue intitulé The Girls Revolution, décrit ses efforts inutiles pour détourner sa fille des princesses. De même, les filles n’acceptent pas facilement les histoires qui tentent de détrôner la princesse classique : « Frogs and snails and feminist tales: Preschool children and gender », une étude menée en 1989 par Bronwyn Davies, a constaté que les garçons comme les filles ont tendance à rejeter les histoires qui tentent de modifier les rôles masculins et féminins traditionnels dans les contes de fée.
Mais les enfants, experts des contes de fée, s’attachent-ils aux rôles masculins et féminins ou au récit lui-même ? Un article récent de Karen Wohlwend, « Damsels in Discourse: Girls Consuming and Producing Identity Texts Through Disney Princess Play », constate que si les enfants qui interagissent avec les personnages des princesses sont extrêmement fidèles au récit original, ils ne s’opposent pas à certains changements tels que modifier le sexe des personnages secondaires (par exemple remplacer le prince charmant par une princesse) ou rendre le protagoniste plus actif, surtout si cela signifie que l’enfant pourra jouer un rôle plus important et plus amusant. (Une des filles interrogée dans l’étude de Wohlwend trouve le moyen de faire participer une Belle au bois dormant quasi dans le coma à une bataille à l’épée.)
Mais les enfants qui ont participé à cette étude sont à la maternelle ; bien qu’à leur âge, ils aient pu avoir été assez souvent en contact avec la culture princesse dans les médias, ils en sont encore aux premières étapes du développement de leur identité. Il est possible qu’au fur et à mesure qu’elles vieillissent, les filles considèrent les aspects inquiétants de la culture princesse – la passivité, la consommation à outrance et ainsi de suite – comme de plus en plus étouffants. Comme l’écrit Lyn Mikel Brown, co-auteure de Packaging Girlhood, le problème, ce n’est pas de jouer à la princesse mais bien que la culture princesse domine de façon si absolue. « Lorsqu’un aspect domine à ce point, on ne parle plus de choix : il s’agit d’une mission qui vise à écraser toutes les autres formes de jeu. Il peut sembler y avoir plus de choix pour les filles, mais si vous y regardez de près, vous verrez que leurs choix sont de plus en plus limités. » Sa co-auteure, Sharon Lamb, fait aussi remarquer que les possibilités d’action des princesses ne sont pas très grandes et débouchent sur des rôles hypersexualisés vendus aux préadolescentes et aux adolescentes : « Il y a un piège au bout de l’arc-en-ciel, parce qu’il ne s’agit pas de progresser naturellement du rose pâle et innocent vers d’autres couleurs mais bien vers le rose flamboyant et sexy – exactement le type de sexualisation que les parents essaient d’éviter. »
Disney est certainement conscient de l’aspect sexospécifique qui sous-tend la gamme de produits « princesses Disney ». L’entreprise doit procéder avec précaution et veiller à faire des films qui plaisent aux filles sans être trop centrés sur les filles : après les recettes décevantes de La princesse et la grenouille imputées à la réticence des garçons d’aller voir un film dont le titre comprend le mot « princesse », Rapunzel, le titre du prochain film, a été remplacé par un titre plus neutre, Tangled, et la société a mis davantage en valeur le rôle masculin principal. Même si le marketing du film est conçu pour attirer les garçons, vous pouvez être certains que Rapunzel s’ajoutera à la liste des princesses Disney et que l’on verra son visage sur des centaines de produits vendus sous licence (tous roses bien entendu). Le studio a maintenant pour politique de ne tourner que des films qui pourront déboucher sur des produits dérivés ce qui signifie qu’à long terme, la vente des brosses à dents et des draps Rapunzel sera plus importante que les recettes du film.
Comment les parents devraient-ils réagir à l’arrivée de la « phase princesse » ? Ils peuvent tout simplement dire « non » – ce que les parents ne devraient jamais craindre de faire. Mais l’interdiction pure et simple pourrait se retourner contre eux et rendre encore plus désirable tout ce qui est « princesse ». Il pourrait être plus efficace de veiller à mettre également en contact les filles (et les garçons) avec des modèles féminins plus positifs. Plusieurs livres pour enfants proposent des personnages féminins qui ont du caractère ; dans les films pour enfants, il est peut-être plus difficile de trouver des personnages féminins forts, mais les films d’animation produits par le Studio Ghibli – tels que KiKi’s Delivery Service et My Neighbor Totoro – sont un bon début.
Par-dessus tout, il est important que les parents s’intéressent aux médias qu’utilisent leurs enfants et soient prêts à discuter de ce qu’ils voient. Évitez la confrontation, mais posez des questions : Penses-tu qu’il est vraiment possible de changer un être colérique en une personne gentille comme Belle le fait avec la Bête ? Vaut-il la peine de renoncer à sa voix et à sa famille pour un garçon comme le fait Ariel ? Si Mulan est habillée en garçon pendant presque tout le film, pourquoi porte-t-elle des vêtements féminins sur les produits dérivés ? À ton avis, pourquoi Disney a-t-il changé le titre de Rapunzel ? Peut-être est-il impossible d’échapper à la phase princesse, mais si vous enseignez à votre enfant à faire preuve d’esprit critique lorsqu’il ou elle utilise les médias, vous pourrez aider la princesse qui grandit à ne pas s’attendre à ce que le prince charmant – ou la bonne fée sa marraine – résolve tous ses problèmes.
****************************************
Les enseignants peuvent utiliser le plan de leçon « Les trois petits cochons et le gros méchant loup » (3e à 6e année), conçu par le Réseau Éducation-Médias, pour aider les élèves à prendre conscience des stéréotypes et du rôle que ces stéréotypes jouent dans les histoires et les films qui leur plaisent.
Articles actuels | Archives des articles 2010 | 2009 | 2008 | 2007
|
 |