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Archives des articles - 2009

Médias et obstacles à la participation active des femmes en politique

Par Matthew Johnson, spécialiste en éducation aux médias, Réseau Éducation-Médias

Près d’un siècle s’est écoulé depuis que les femmes ont obtenu le droit de vote dans presque tous les pays occidentaux et pourtant, dans la majorité d’entre eux, les femmes sont sous-représentées à tous les paliers gouvernementaux. Selon un rapport déposé en 2006 par l’Union interparlementaire, les femmes représentent en moyenne 20 pour cent des députés parlementaires élus au sein des gouvernements à travers le monde. Qui plus est, les femmes brillent par leur absence dans les gouvernements de neuf de ces pays. Au Canada, notre parlement actuel compte à peine 22 pour cent de femmes.

On peut avancer mille et une raisons pour expliquer cette sous-représentation des femmes : le sexisme institutionnalisé, l’inégalité dans la répartition des tâches ménagères et des soins aux enfants qui incombent encore aux femmes, la difficulté d’accéder aux réseaux « traditionnellement masculins » et de qui relève le choix des candidatures. Mais c’est un fait, rares sont les femmes qui parviennent même à s’approcher de ces obstacles à franchir. Dès leur plus jeune âge, les femmes en général sont conditionnées par la société et les médias ; à telle enseigne qu’elles sont incapables de s’imaginer comme femmes politiques actives. Qui plus est, elles sont rarement représentées comme politiciennes et lorsqu’on daigne parler d’elles en ces termes, c’est pour en dresser un portrait peu reluisant.

Devant cet état de fait, le Réseau Éducation-Médias (le Réseau), principal organisme d’éducation aux médias au Canada, en collaboration avec À voix égales, organisme sans but lucratif ayant pour mission d’assurer une plus grande présence des femmes à tous les paliers du gouvernement canadien, a créé un programme éducatif pour les élèves de la secondaire et du CEGEP afin d’explorer comment les médias font obstacle à la montée des femmes dans la vie politique. Ces leçons, offertes en anglais et en français sur le site Web du Réseau, leur font découvrir deux conséquences majeures de ce parti-pris médiatique : l’existence de stéréotypes qui empêchent les femmes de s’imaginer dans un rôle de politicienne et la représentation peu flatteuse que les médias font de nos politiciennes activement engagées – offrant ainsi aux jeunes canadiennes des modèles dévalorisés.

Nos jeunes femmes n’arrivent pas à se percevoir comme politiciennes. C’est là un problème complexe et les stéréotypes sexistes dans les médias ne sont que la pointe de l’iceberg. Non seulement le stéréotype féminin s’avère souvent négatif et limitatif mais il est parfaitement incompatible avec le stéréotype de la politique et des politiciens véhiculé par les médias. Les politiciens représentés au cinéma, à la télévision et dans nos autres médias populaires sont en grande majorité des hommes. Mais ce stéréotype sexiste va plus loin encore : dans les médias, les caractéristiques qu’on attribue aux politiciens sont habituellement associées à la masculinité – et sont donc tout à fait absentes du stéréotype féminin qu’on présente habituellement aux jeunes femmes. Jugez par vous-mêmes. Voici les qualités associées aux politiciens dans nos médias : confiant, combatif, implacable, ayant le sens de l’organisation, de l’engagement – même au détriment de sa famille et de sa vie personnelle – et inspirant. Ces qualités ne sont pas toutes positives mais se retrouvent immanquablement dans tout portrait de politiciens présenté au cinéma ; c’est le cas dans le film de superproduction Air Force One ou Independence Day ainsi que dans le portrait plus réaliste du maire Carcetti, dans la série télévisée The Wire.

Si nous dressions une liste des qualités qu’on voudra inculquer à une jeune femme dans les médias qu’elle consomme, tels les films pour jeunes et ados, la musique populaire, les sitcoms et les magazines, quelle serait-elle ? Y retrouverions-nous les mêmes qualités attribuées aux politiciens et mentionnées plus haut ? Il y a fort à parier que les qualités figurant sur cette liste seraient diamétralement opposées aux premières – et qu’on servirait à cette jeune femme des portraits de femmes superficielles, soucieuses de plaire et pour qui la famille et les relations interpersonnelles passent avant toute forme d’ambition. Des caractéristiques, somme toute, non négatives. Mais force est de constater une incompatibilité presque totale entre ces deux stéréotypes. Les médias transmettent un message clair aux jeunes filles : femmes et politique ne font pas bon ménage.

Évidemment, certaines femmes ne se laissent pas arrêter par ces stéréotypes. Au cours des trente dernières années, on note de remarquables réalisations : ainsi, au Canada et au Royaume-Uni, une femme a occupé le poste de Première Ministre pour la toute première fois. Au cours des élections américaines de 2008, on a vu une femme passer à deux doigts de devenir la première candidate au poste de Présidente des États-Unis ; une autre fut la seconde à briguer le poste de Vice-présidente dans l’histoire de ce pays. Cette percée d’Hillary Clinton et de Sarah Palin dans la course présidentielle devrait sans doute offrir un modèle positif aux jeunes femmes en leur démontrant que la politique n’est pas qu’affaire d’hommes. Mais est-ce bien le cas ? Des études laissent entendre que les choses ont peu changées malgré ces percées historiques. Selon une recherche publiée en 2009 par le Girl Scout Research Initiative et intitulée « The New Leadership Landscape : What Girls Say About the Election 2008, » les jeunes femmes reconnaissent que ces deux femmes ont joué un rôle capital dans la course présidentielle mais que leur contribution ne les incite nullement à considérer la possibilité de faire carrière en politique. On pourrait expliquer en partie ce phénomène par l’image peu attrayante que les médias font de la politique. Ce n’est pas que les médias se montrent plus durs envers les femmes candidates ; c’est plutôt que ces dernières sont perçues à travers un regard médiatique imprégné de vieux principes dits « féminins ». Un critique politique dirait-il, de George Bush, qu’il « fait mauvaise figure…avec ses fortes hanches et ses jambes trop courtes » ? Ou dirait-on de John McCain, reconnu pour son tempérament fougueux, « qu’il est dur, mordant et intense quand il est en colère » ? Certainement pas. Pourtant, ces commentaires diffusés sur les ondes de CNN, dans le cadre de l’émission Larry King Live, proviennent respectivement de la « gourou de la mode » Elsa Klensch et du conférencier-motivateur Tony Robbins, en parlant de Hillary Clinton.

Mais au-delà de ces commentaires, verrions-nous quelque « gourou de la mode » être invitée à donner son opinion sur tel ou tel politicien ? (L’unique cas connu est sans doute celui de l’auteure Naomi Wolf qui, pendant les élections de l’an 2000, aurait fait la manchette lorsque les journaux ont dévoilé qu’elle avait conseillé le candidat à la présidence, Al Gore, sur son choix vestimentaire ; on a jugé bon de publier cette nouvelle tout simplement parce qu’on accusait Gore de se préoccuper à outrance de son apparence physique, comme le ferait une femme.) Qu’on puisse présenter de tels portraits médiatiques explique sans doute que vingt-quatre années se sont écoulées entre la première et la seconde candidature d’une femme à la Vice-présidence…et qu’aucune autre femme, à ce jour, n’ait tenté d’occuper à son tour le poste de Première Ministre au Canada et au Royaume-Uni.

Même si certaines jeunes femmes résistent à la pression exercée par les médias, elles restent néanmoins exposées aux stéréotypes associées aux politiciennes. Que ce soit à l’école ou dans les médias, on présente rarement des portraits de femmes leaders et lorsqu’on le fait, c’est toujours de manière biaisée. Dans son cours d’histoire, une jeune étudiante peut découvrir l’existence d’Hatchepsout et la description qu’on fait de cette première femme d’Égypte ayant occupé le poste de pharaon : « Le règne de Hatchepsout fut long et prospère lorsqu’on le compare à celui d’autres femmes pharaons » (Wikipédia) et « Fille préférée d’un grand pharaon fort populaire, cette femme charismatique d’une grande beauté et de sang royal régna sur une population suffisamment importante, prit finalement le pouvoir et occupa le siège de pharaon » (Site internet The Story of Hatshepsut). Il est intéressant de noter que dans Wikipédia, on ne peut juger de son règne qu’en le comparant à celui d’autres femmes pharaons – mais certainement pas à celui des hommes pharaons – alors que dans le site The Story of Hatshepsut, son accession au pouvoir est attribuée à son droit de naissance et à la quintessence de ses qualités féminines, de son charme et de sa beauté. Pas un mot sur son règne qui fut pourtant parmi les plus paisibles et prospères de tous les pharaons, ni sur le fait qu’elle a su conserver son trône grâce à cette force implacable dont elle usa pour empêcher son neveu, héritier légitime du trône, de lui reprendre le pouvoir. (Devant pareil échec, la rage de ce dernier est sans doute le véritable motif qui l’incita à faire disparaître son nom de tous les monuments d’Égypte après sa mort, contrairement à ce qu’on en dit dans Egyptology Online, à savoir « qu’aux yeux de certains, son règne fut sans doute considéré inopportun et contraire aux traditions ».)

Ces stéréotypes sont particulièrement insidieux puisqu’ils découragent nos jeunes femmes à se lancer en politique, allant même jusqu’à les empêcher de pourvoir s’imaginer activement engagées en politique : l’écart entre ces stéréotypes - ceux de CNN et de Disney Princesse - est tout simplement trop grand. Une autre grande histoire politique vient de s’écrire en 2008 aux États-Unis, celle de l’élection du premier Président afro-américain ; cette percée nous montre que nous pouvons combattre et relever tous les défis. Selon la recherche menée par le Girl Guides Research Institute, les garçons et les filles déclarent que la candidature, suivie de l’élection de Barack Obama, est le facteur le plus inspirant de cette course présidentielle. Si nous incitons nos jeunes hommes et jeunes femmes à reconnaître les stéréotypes véhiculés dans nos médias, à les remettre en question et à en discuter ouvertement, nous n’aurons peut-être pas à attendre encore cent ans avant de voir un plus grand nombre de femmes prendre leur place au sein de nos gouvernements.

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Le Réseau Éducation-Médias (le Réseau) est un organisme canadien sans but lucratif, reconnu pour son expertise en éducation aux médias. Il a pour objectif de veiller à ce que les enfants et les jeunes acquièrent l’esprit critique et les outils nécessaires pour comprendre les médias et s’en servir judicieusement. Les programmes du Réseau sont financés par des parrains, donateurs et partenaires des secteurs public et privé, dont CTVglobemedia • Canwest • TELUS • L’Autorité canadienne pour les enregistrements Internet • CTV • l’Office national du film du Canada • le gouvernement du Canada.


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